Faut-il rajeunir l'image de la musique classique? (partie 2)14 avril 2009
Dans le premier volet de Faut-il rajeunir l’image de la musique classique?, nous avons parlé de la tenue au concert. Aujourd’hui je vous propose de discuter de la programmation. Une bonne programmation, c’est essentiel. Pourtant entendre les mêmes œuvres toute l’année partout dans le monde n’est-il pas fatiguant? Loi du marché, nous répondent les organisateurs et les agents, il faut jouer ce que le public veut entendre. Mais si on ne fait rien découvrir au public, il ne voudra jamais rien d’autre. Et comme le public ne peut pas connaître tout le répertoire, on retrouve toujours les mêmes œuvres dans la plupart des programmes.
Pour commencer, un mot de Maurizio Pollini « Les gens qui viennent au concert s’occupent pendant la journée de toute autre chose que de musique. Ce n’est donc pas eux de décider de ce que l’on joue ou pas ». Il faut jouer ce que le public veut entendre? Non, construire un programme est un art et s’apprend. Un programme, en laissant faire la « loi du marché », ressemble plus à un pot-pourri des sempiternels hits de la musique classique qu’à un programme logiquement établi.
De nos jours, il y a le concept révolutionnaire du crossover, révolutionnaire car sous couvert d’un mot « technique » anglais il s’agit simplement de faire cohabiter différents styles dans le même concert. Prenez par exemple une grande chanteuse, faites-lui chanter Haendel, Fauré en intercalant quelques arrangements de Norah Jones ou des Beatles. Tout simplement stupide: autant demander au plombier de refaire notre charpente. Musiciens classiques, nous ne sommes pas formés pour cela et ne sommes capables que de donner des versions ridicules ou pompeuses de ce genre de musiques.
Au lieu de nous faire faire ce dont nous ne sommes pas capables, ou de décérébrer nos programmes, il serait intéressant de noter que la programmation d’œuvres contemporaines est toujours un succès auprès de publics qui sont peu ou pas habitués au concert classique. Élargissement du public pourrait-il rimer avec mise à jour de la programmation? Ne devrait-on pas enfin faire cohabiter habituellement et durablement Chopin et Boulez, Beethoven et Murail pour le plus grand plaisir de tous? La musique de notre temps a montré plus d’une fois qu’elle savait attirer les jeunes publics!
Être vieux c’est dans la tête. La programmation n’a pas besoin d’un lifting, elle a simplement besoin qu’on arrête de la vieillir volontairement. La musique classique est vivante et ses forces sont intactes, mais à force de trop vivre dans le passé, elle apparait vieille et moribonde. A nous, interprètes, de refuser de se laisser enfermer dans un carcan et de développer notre chemin artistique, sans faire de la programmation un outil de recherche de gloriole éphémère.



14/04/09 - 09:03
Je rebondis sur votre « Musiciens classiques, nous ne sommes pas formés pour cela et ne sommes capables que de donner des versions ridicules ou pompeuses de ce genre de musiques. »
Je ne suis pas d’accord, car cela dépend des musiciens, et des formations. De plus en plus, les musiciens classiques sont formés à l’improvisation, à l’écriture, au jazz…
En fait, chacun est libre dans ce domaine. Le seul critère devrait être l’exigence artistique.
Faire cohabiter les Beatles et Bach, par exemple peut-être absolument ridicule. C’est souvent le cas !
Mais certains artistes sont plus malins que d’autres et parviennent à des résultats étonnants. Pour reprendre votre comparaison, certains sont aussi bons charpentiers que plombiers.
Par exemple, les King’s singers parviennent, après nous avoir ravis avec du Roland de Lassus, à faire une autre partie… avec les Beatles, justement. Mais là ou cela est intéressant, c’est qu’ils ne font pas de la soupe, leurs arrangements sont artistiquement excellents. Dans « Can’t buy me love », par exemple, ils harmonisent et traitent la mélodie dans un style pseudo contrapuntique remarquable.
Alors que d’autres tentent un arrangement baroque pour cordes des Beatles, et… se plantent (à mon avis) car la qualité de l’écriture n’est pas convaincante.
Autre exemple, l’étonnante pianiste Gabriela Montero (encouragée par Martha Argerich, quand même !!)
Ses bis sont souvent des improvisations… Parfois jazzy, parfois non, sur des thèmes proposés par le public.
Mais quelles improvisations !! je vous laisse juge :
http://www.dailymotion.com/video/x4dh89_gabriela-montero-improvise-sur-un-t_music
Pensez aussi à Goulda… Pensez à Jarret…
Certains tenteront la même chose mais feront de la soupe… Mais eux, ils parviennent à bousculer les catégories musicales pour notre plus grand bonheur.
En conclusion, je pense que le récital Schubert peut cohabiter avec le récital pluri-stylistique. Chacun doit faire se qu’il sait faire, en plaçant son exigence artistique le plus haut possible, avec l’honnêteté d’un véritable artiste.
14/04/09 - 10:02
Je suis d’accord avec votre dernière phrase, même si elle est un peu facile
Je vais essayer de répondre point par point à votre message. Tout d’abord la formation. Je parle bien entendu d’une formation professionnelle. Oui bien sûr, nous recevons une formation à l’écriture, une initiation à l’improvisation (je ne dirai pas formation, les organistes eux ont une vraie formation à l’improvisation), mais au jazz? Je ne pense pas. Ces formations sont légères et ne peuvent pas suffire pour qu’en découle quelque chose de professionnel.
Je n’ai jamais écouté les king’s singers, je ne vous en dirai donc rien. Pour Gabriela Montero, improviser ne fait pas partie du crossover. Elle improvise de façon classique, et même si c’est parfois jazzy, ça n’est pas du jazz.
Deux cas intéressants qui m’ont passionné: Friedrich Gulda et Keith Jarrett. Pour Jarrett, c’est assez simple, une des facettes de l’artiste m’intéresse beaucoup moins. Celle du pianiste jouant des pièces classiques en l’occurrence. Ses disques jazz sont bien plus réussis que ses essais classiques.
Gulda est un personnage hors-norme mais il faut reconnaitre que son sens du jazz n’a cependant, à sa grande fureur, jamais touché ni les amateurs de musique classique, désorientés, ni les amateurs de jazz, n’étant pas assez affranchi du carcan classique.
Je les considère donc comme des exemples de crossover… pas très réussis.
14/04/09 - 10:47
Merci pour votre réponse.
En ce qui concerne la formation, encore une fois, tout dépend du parcours de chacun.
Les conservatoires offrent d’autres alternatives que de simples initiations. Il existe, vous le savez, de véritables classes de Jazz un peu partout, y compris à l’école normale ou au CNSMP.
Certains pianistes passent également un prix de Jazz.
Pareil pour l’improvisation (les cours de Thierry Escaich en improvisation ne s’adressent plus qu’aux organistes).
Pour Jarret, je n’aime pas son approche de Bach au clavecin, mais je considère son disque sur les préludes et fugues de chostakovitch admirable.