Le trousseau d'Harmonie

17/06/2007 0 commentaire(s) Téléchargez en pdf
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Je reproduis ici le discours de François-Bernard Mâche, que je juge très intéressant. Si, malgré les précautions prises avant la diffusion de ce discours, un copyright était violé, l'article sera retiré sur simple demande. Bonne Lecture!

par M. FRANÇOIS-BERNARD MÂCHE

délégué de l'Académie des beaux-arts

discours prononcé à l'Institut de France

Lorsqu'on m'a fait l'honneur de m'inviter à parler devant vous de l'Harmonie, il m'était difficile de me dérober sans me rendre suspect de méconnaître ou de rejeter un sujet aussi important pour un musicien. Il n'était pas moins difficile d'éviter des références techniques qui ne signifient rien en-dehors des milieux professionnels. J'ai donc accepté cette intéressante mission en me promettant de ne pas évoquer trop précisément les arcanes du code classique régissant les enchaînements d'accords. Puis, rêvant sur cette notion d'enchaînement, je me suis souvenu d'un épisode grassement scandaleux de l'antique chronique olympienne : l'enchaînement d'Arès et d'Aphrodite par l'époux jaloux de cette dernière, Héphaïstos. Soupçonnant l'infidélité de son épouse, il avait posé un piège pour prendre sur le fait le couple adultère, et lorsqu'il vit le filet les emprisonner sur le lit, son tempérament volcanique bien connu l'aurait porté aux dernières violences, mais comme on ne peut immoler des immortels, il se contenta de les tuer par le ridicule en convoquant l'assemblée des dieux à ce beau spectacle. On sait que chez les Grecs, le rire n'est pas seulement le propre de l'homme, il est aussi l'apanage des dieux.

François-Bernard Mâche © Patricia Dietzi - ?ditions Durand / Paris.

Par ce détour, je suis ramené au thème de ce jour, car Harmonie, sans article, appartient à une légende thébaine. Elle est la conséquence de cet épisode de flagrantes délices où Arès et Aphrodite, piégés dans le filet magique d'Héphaïstos, furent soumis dans une involontaire phanérogamie aux sarcasmes des dieux. Harmonie est donc née d'une scandaleuse union entre l'agressivité d'Arès, (un Olympien déviant ou du moins marginal, auquel on ne rendait aucun culte), et le désir d'Aphrodite, divinité plus primordiale que Zeus et toute sa nouvelle équipe de l'Olympe, et hautement célébrée de Chypre à Corinthe. L'union est bien le sens premier de cette figure mythique. La racine de son nom sert encore aujourd'hui en grec à désigner l'ajustement de deux éléments de construction, disons : le joli jeu du jointoiement.

L'histoire de la musique européenne semble bien illustrer symboliquement cette nature jointive. Tandis que la Grèce appelait harmonies les divers agencements, affinités et hiérarchies des intervalles successifs dans les gammes, nous avions depuis le Moyen Âge appris peu à peu à désigner ainsi les usages régissant la polyphonie des intervalles simultanés. Les notes se heurtent comme les armes d'Arès, ou s'attirent comme sous le charme d'Aphrodite. C'est sans doute cette déesse si sensible qui entraîne irrésistiblement toutes les cadences vers la tonique. Son amant, lui, ne se plaît qu'aux dissonances et aux bruits. Le christianisme a rebaptisé les rôles en attribuant au diable les méfaits d'Arès, tout particulièrement cette quarte augmentée qui introduit un si pénible désordre dans certains modes. Les consonances ont à vrai dire toujours le dernier mot. De sorte qu'au bout du compte le couple illégitime produit une musique plus vivante que ne le ferait l'ennuyeuse éternité d'une consonance sans fin, ou le chaos prolongé de purs froissements sonores. Le viol des règles serait peut-être nécessaire pour créer une Harmonie, et cet idéal de transgression, loin d'être une invention des temps dits modernes, avait peut-être déjà été revendiqué par le mythe grec comme inhérent à la création artistique.

On ne manquera pas de me reprocher l'anachronisme de ces spéculations symboliques. Je ne me réfugierai pas derrière l'harmonie pythagoricienne des sphères du Timée de Platon ou ses lointains échos déformés chez le bienheureux Boèce pour m'en justifier. Les dieux grecs, comme tout grand système symbolique, échappent à l'histoire et à leur culture d'origine, et nous renvoient à des forces intrapsychiques toujours actives. Mais ces forces relativement intemporelles nous entraînent dans un mouvement qui, lui, est irrémédiablement historique. S'intéresser à la généalogie d'Harmonie, c'est réfléchir en images à l'une des forces qui ont fait notre histoire musicale et artistique. L'Harmonie a acquis dans notre dernier millénaire un sens particulier, et a longtemps été confondue avec la pratique polyphonique elle-même, jusqu'au bref moment historique où l'Europe, s'étant projetée vers des pays lointains, a pris conscience de la relativité de ses concepts et de ses croyances. La polyphonie existe ou a existé dans des cultures qui n'ont pas élaboré de théorie sur les lois d'assemblage des sons qu'elles utilisent. Mais l'harmonie tonale, au sens du traité de Reber et Dubois, célèbres gardiens officiels en France d'un temple chancelant ou déserté, est une grammaire spécifique à l'Europe des trois ou quatre derniers siècles. Son acmé se situe vers 1800, et son évolution illustre bien ce qu'évoque Tacite dans la préface de l'Agricola : si un homme ou une culture mettent longtemps à mûrir, ils peuvent disparaître bien plus vite. Aujourd'hui l'Harmonie se survit dans les clichés des industries musicales planétaires, mais elle a payé sa mondialisation d'un extrême appauvrissement. Elle n'a conservé d'importants pouvoirs que dans le jazz ou d'autres disciplines traditionnelles d'improvisation. La tradition grecque avait bien vu que malgré ses origines divines, Harmonie n'était plus immortelle. Voilà donc le contexte dans lequel je me permettrai de vous rappeler plus en détail la carrière de celle dont le nom fut propre avant de devenir commun.

Il est donc temps de justifier le titre de ce discours, et de parler de ce fameux trousseau, origine d'une longue série tragique qui, peut-être, se perpétue encore aujourd'hui.

L'enjeu de départ est la naissance de notre civilisation. Europe, fille du roi de Phénicie, et petite-fille de l'Afrique, a été enlevée par Zeus déguisé en taureau, et ses trois frères ont pour mission de la retrouver. L'un d'eux, Cadmos, n'y étant pas parvenu, ne retournera pas en Phénicie. Il inaugurera néanmoins la civilisation européenne en alphabétisant les Béotiens. Mais pour fonder sa ville de Thèbes, dont le site lui a été indiqué par une vache, il a dû tuer le dragon d'Arès, dont les dents ont donné magiquement naissance à une population belliqueuse. Zeus a accordé à Cadmos la main d'Harmonie, et le trousseau de noces contient comme pièces principales une robe tissée par Athéna et un merveilleux collier forgé par Héphaïstos lui-même. Certains disent que c'était un réemploi de cadeaux offerts par Zeus à Europe du temps de leur idylle. Toujours est-il que ces cadeaux sont empoisonnés. Athéna et Héphaïstos ne supportent pas Harmonie, une scandaleuse bâtarde parmi les Olympiens, et du collier va émaner une longue série de catastrophes. Cadmos et Harmonie ont cinq ou six enfants, tous marqués par le malheur. Leur petit-fils Actéon est victime d'une sorte d'accident de chasse, leur fille Ino est saisie de folie bachique, comme sa sœur Agavé et son neveu Penthée. Quant à l'autre sœur, Sémélê, elle est foudroyée avant d'avoir mené à terme son enfant Dionysos. Trois générations plus tard, œdipe, arrière-arrière-petit-fils d'Harmonie, est promis au sort qu'on connaît. Comment Harmonie a-t-elle pu produire pareille descendance ?

La malédiction est dans le trousseau. Le scénario se répète d'une génération à l'autre : la beauté divine du collier suscite de telles convoitises qu'il entraîne dissensions, calomnies, meurtres et trahisons. C'est à cause de lui qu'échoue la pemière expédition des Sept contre Thèbes, ou que les fils d'œdipe s'entretuent. On crut en avoir fini avec la malédiction lorsque les enfants d'Alcméon allèrent déposer le trousseau dans le sanctuaire de Delphes, où on put l'admirer pendant des siècles. Mais en 352, sous le règne de Philippe de Macédoine, les troubles de la « guerre sacrée » ont conduit Phayllos, un des chefs phocidiens, à commettre un imprudent sacrilège : il s'est emparé du collier pour l'offrir à sa maîtresse. Celle-ci en a orné son enfant, qui est devenu fou, a mis le feu à la maison, et a causé dans l'incendie la mort de l'imprudente.

La trace du collier a depuis lors été perdue, mais nous sommes peut-être en mesure de faire, sinon de véritables révélations, du moins quelques hypothèses. L'irrésistible attrait de cette production qui ornait Europe, puis Harmonie, est intimement lié à la violence initiale qui l'a fait créer. Tout se passe comme si, se substituant à l'image d'une Europe introuvable depuis son rapt par l'Esprit en personne, la postérité de l'Asiatique Cadmos devait répéter à l'infini une erreur féconde mais fatale. Notre histoire esthétique, et musicale en particulier, n'a pas attendu le XXe siècle pour voir l'harmonie comme produit d'une union jusqu'alors illicite de l'agressivité et du désir. L'esprit d'exploration et de conquête lié à l'espoir d'une fécondité nouvelle est au cœur de ce que l'Europe a créé. La modernité comme remise en cause permanente des règles de l'art, qui assureraient une tranquillité olympienne mais ennuyeuse, lui est essentielle. On fait souvent grief à Jean-Jacques Rousseau d'avoir naïvement dénoncé les artifices de l'harmonie pour prôner une utopique linéarité mélodique. Mais ce que la polyphonie européenne a de particulier, parmi toutes les polyphonies traditionnelles, est bien cette maîtrise problématique de plusieurs temporalités sonores simultanées. Les autres polyphonies accompagnent une ligne principale. La nôtre gère souverainement plusieurs lignes à la fois. En quelque sorte, Arès et Aphrodite s'essayaient à un exercice de contrepoint lorsque Hephaïstos les a surpris. En associant leurs deux pulsions contraires, ils allaient produire une synthèse précieuse, et précaire. Notre histoire nous a conduits à reprendre sans cesse leur tentative. C'est en somme la scène initiale de notre culture que le mythe grec racontait avec bonne humeur : à chaque génération de chercher la créativité dans la transgression, et de se créer sa propre Harmonie des contraires. Lorsque vers 1900, avec Debussy puis Schoenberg, l'harmonie est devenue un art de la couleur sonore, et non plus la base d'une syntaxe, ce qui est demeuré comme valeur permanente a été la multiplicité des lignes. Presque aucune musique européenne ne s'est convertie à une linéarité comparable à celle que les cultures arabo-persane et indienne avaient su raffiner à l'extrême, avant de céder à leur tour à la tentation du collier d'Harmonie. Même dans les mélodies de masses de Varèse, de Xenakis, ou des objets sonores électroacoustiques, la conquête de l'espace sonore s'affirme encore comme un développement de la polyphonie, une maîtrise du multiple.

Il est certes arrivé, voici un quart de siècle, que la surenchère transgressive est apparue comme une vaine révolte, et qu'une soumission béate à l'identique et au conforme a fait figure de meilleur projet. Des musiques se sont vautrées dans la consonance pour mieux rejeter celles qui ne se promettaient aucune finalité autre que l'innovation. C'est que, depuis le temps du premier scandale, les innovations esthétique et politique se sont longtemps renvoyé des images symboliquement associées. Arès et Aphrodite compromettaient l'ordre divin par leur création illicite d'Harmonie. L'art des bruits dans la musique de XXe siècle, ou l'abstraction dans la peinture, se sont expressément voulus, à une certaine époque, comme des machines de guerre contre l'idéalisme bourgeois, et aujourd'hui le retour en force des musiques tonales ne saurait être sans rapport avec la chute du Mur de Berlin. Les derniers élans révolutionnaires en politique et les dernières idéologies avant-gardistes en art ont radicalement changé de régime. Est-ce à dire que le trousseau d'Harmonie a perdu ses pouvoirs pervers, et que des deux grandes dimensions de la culture : innovation et transmission, seule la seconde se prépare à régner, après la fin de l'Histoire ? Il faudrait pour cela que le système politique qui tente de s'assurer le contrôle du monde cesse de valoriser l'initiative et l'invention. Mais il n'en est rien. Même au niveau un peu dérisoire de l'art publicitaire, il a besoin de mêler au désir une indispensable dose d'agressivité. L'idéologie commerciale qui tend à prendre partout le pouvoir demande à Aphrodite de multiplier les tentations, et félicite en même temps ses meilleurs agents de faire usage de la violence et du cynisme d'Arès. C'est peut-être là la dernière trace de l'influence maléfique du trousseau d'Harmonie. Le collier d'origine était une pièce unique, même si ses victimes étaient déjà nombreuses. La production industrielle le reproduit en quantités massives. Pour qu'il demeure désirable malgré sa banalité, il faut faire appel encore et toujours à Aphrodite. Le rôle d'Arès, qui autrefois substituait le viol à la séduction, sera désormais d'inventer des techniques de marketing pour renouveler sans cesse les pouvoirs de sa partenaire. Les différences d'une œuvre d'art industrielle à une autre sont peu signifiantes, dans un système totalitairement conformiste. Il est donc d'autant plus important, pour maintenir la fiction d'une innovation, de la faire porter sur des détails de plus en plus minces qui ne remettent pas en cause les clichés dominants. Ce à quoi pourrait aboutir l'héritage d'Harmonie, c'est l'entropie totale de la création artistique, réduite à une production de masse. Au sortir des excès d'une période où l'idéal exclusif de la transgression et de l'innovation finissait par ruiner toute transmission, nous sommes en butte à ceux d'un temps qui semble prêt à renoncer presque complètement à l'innovation, pour qu'un très petit nombre de produits standardisés fassent l'objet de la plus large transmission. Arès est prié de devenir simplement le souteneur d'Aphrodite.

Dans un tel contexte, l'autonomie, et même la légitimité des questions esthétiques et des arts eux-mêmes sont fatalement remises en cause. Récemment, le président de la principale entreprise culturelle française, TF1, (qu'il dit par ailleurs être une activité sans mémoire) définissait sa mission comme un conditionnement des cerveaux visant à les rendre réceptifs aux publicités d'une boisson gazeuse. Si cette vision de la culture finit par prendre toute la place, la musique classique par exemple ne sera plus qu'un stimulus destiné à vendre des produits de luxe, et il faut s'attendre à voir s'intercaler entre les mouvements d'une symphonie, ou à la place d'une cadence de concerto, des messages publicitaires soigneusement ciblés. Quant à la création artistique, elle ne serait plus qu'un artisanat au service des valeurs acceptées par la société, et l'on ne manquerait pas de rappeler que cela fut jugé normal à peu près partout jusqu'à la Renaissance. Arès et Aphrodite continueraient sans doute leurs incartades, mais la naissance d'une nouvelle Harmonie serait soigneusement évitée grâce à la contraception. Permettez-moi de ne pas pousser plus avant cette rêverie mythologique, dont mon vœu le plus cher est qu'elle s'avère très largement fausse.

Crédits photo: © Patricia Dietzi - ?ditions Durand / Paris.

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